20080911

Rédemption

(20 mars 2006)

Par-dessus le parlophone pend une laisse de chien. C’est exactement le même endroit ou il en pendait une jusqu’il y a six ans. La laisse d’une autre chienne, la laisse d’un autre temps. Un temps révolu, un temps que je laisse et que j’ai laissé, un peu plus à chaque visite. Les visites, elles, s’écartent, se font attendre pour être rendues chaque fois plus courtes mais d’autant plus honnêtement. Et il s’agît bien de rendre. C’est ma rédemption, mon passage imposé.

Aux murs de la chambre du papier peint, déchiré en lambeaux. Au sol, des restes de colle. Sur la terrasse, à perdre sa poussière, à s’éventer, mon passé, des rouleaux de tapis-plein, ceux de la chambre aux murs effacés, au sol arraché. Et puis quelques affaires, une tringle et des sacs. On dirait un déménagement, du moins un départ imminent. Dans le couloir, des armoires. Des boîtes, de objets emballés, triés, refusés, retrouvés, des jouets d’enfant, des cadres, des appareils électriques, bref, une installation postmoderne et nostalgique, improvisée et provisoire. Tout ça, dans le petit couloir. C’est mon passé revisité, minutieusement réarrangé en musée.

Et dans quelques années, une jeune femme s’avancera délicatement dans un espace restreint. Elle effleurera quelques objets (peut-être un jouet, une peluche, une photographie) en se retournant d’abord vers moi et puis hésitante: “C’est ta chambre d’enfant?” J’approuverai ses actions en hochant légèrement de la tête, tout en l’informant: “Ce qui l’en reste” ou plutôt, “Ce que j’en ai gardé”, ce qui bien sûr sera plus exact, moins déformé. D’un doux sourire elle chassera la hantise qu’invoquera l’endroit à tout étranger à ma propre jeunesse. Et pour chasser les fantômes elle voudra en savoir plus sur deux-trois objets. Je lui raconterai deux-trois choses à ce propos. On fera peut-être une fois l’amour dans ce petit musée. J’en doûte. Elle m’aimera plus, ça oui. Mais après quelques instants dans la pièce, je refermerai la porte, sous le prétexte d’un apéritif ou d’une promenade. Elle n’y retournera probablement que deux-trois fois. Moi, pas plus. Peut-être quand elle partira, à l’enterrement de ma mêre ou quand je souffrirai des premiers symptômes de l’alzheimer ou de la sénilité. Ce sera mon musée archéologique, la paléographie de mon existence.